Oct 052014
 

Les Z’indigné(e)s ont besoin des OC !
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Zindigné(e)soctobre2014-1Métropole, « la ville mère » étymologiquement. Mot tout d’abord introduit en français dans le vocabulaire de l’administration religieuse (église métropole). Ville qui a fondé ou colonisé d’autres villes au XIXe siècle. Aujourd’hui nous pourrions définir la métropolisation comme le phénomène de colonisation de nos imaginaires par l’administration religieuse en exercice, celle qui a une foi infinie dans les vertus de la croissance du PIB, sur les terres saintes de la mondialisation productiviste. Comment en suis-je venu à cette conclusion alors que je ne suis ni géographe, ni urbaniste, ni économiste ?

La colonisation productiviste de nos imaginaires

Face à l’épreuve du réel de la démocratie participative, faisant alors partie du conseil de développement de la communauté d’agglomération de la région nazairienne (CARENE), en 2006, j’ai du me« coltiner » ce type de terme : PDU, PLH PLU, DOG, SCOT… et me « palucher » des dossiers parsemés de cartes et graphiques, afin de mieux comprendre les enjeux de ces documents d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Elu en mars 2008 conseiller municipal d’opposition à la majorité (PS-PCF-Verts), ma première stupéfaction a été d’apprendre que nous avions dorénavant un « maire-adjoint à l’attractivité et au rayonnement »[1] (sic). L’épreuve du réel de la démocratie représentative fut l’examen de 6,1 kg de documents en 6 jours top chrono ! Pour finir, nous avions été 2 sur 49 à voter contre l’instauration du nouveau Plan Local d’Urbanisme. Pour satisfaire aux ambitions de croissance démographique projetée par l’INSEE[2], ceux là même qui ont déroulé les rubans de béton/bitume aux lotissements de l’étalement urbain, planifient aujourd’hui la densification urbaine : accroître le nombre d’habitants sur un territoire de plus en plus dévégétalisé.

En septembre 2010, je suis invité à l’inauguration d’Audacity dont nous, conseillers municipaux, n’avions jamais entendu parler auparavant. Au milieu d’un millier de cravatés, dans l’antre où se fabriquent les Airbus A350, il y eut ce mémorable vibrato de M. Batteux (Maire dans son cinquième mandat, ancien adjoint à l’urbanisme) tout ému de faire partie de la cour des grands aux côtés du PDG de l’avionneur, celui de STX et de GDF Suez et Total. Ils arrosaient le lancement d’« Audacity, marque de territoire » (sic). C’est à cette période que j’appris qu’avait été recruté un « chargé de marketing territorial » à la Carene. Eh oui, votre territoire s’est, si ce n’est déjà fait, vendu pour la concurrence des territoires !

Le 13 février 2012, Ouest France[3] apprend à presque un million de citoyens qu’ils habitent désormais « le pôle métropolitain « Loire Bretagne »[4] (entre les villes de Brest, St-Nazaire, Nantes, Angers). Décision unilatérale de cinq hauts dignitaires de « l’administration religieuse en exercice ».

En l’espace de 6 ans, j’ai vu, comment au nom de l’attractivité, a été rasée une maison du Peuple pour édifier un nouveau centre commercial (au slogan provocateur : « une autre idée du monde » (sic)), comment au nom de « la mobilité » a été construit un transport urbain rapide démesuré[5], avec parking planté sur zone humide, avec la perspective d’une jonction avec le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes afin de « désenclaver le far ouest » selon la formule du Président du Conseil général.

Ici à St-Nazaire, mais partout en France,  des « Speeders man » politiques prennent les citoyens de haut et de court avec leur urbanisme et aménagement du territoire, méticuleux tissage d’une véritable toile d’araignée, piège à consommateurs : parkings Vinci, création de superfétatoires surfaces commerciales pour consommateurs pressés (Leclerc Drive, Bricoman), sur terres agricoles évidemment.

Et ce qui est vertigineux, c’est de constater la multiplication des outils de préparation des territoires à la concurrence généralisée : clusters[6], grappes d’entreprises, pôles de compétitivité[7]. Tout ça en grande partie financé par nos impôts qu’ils soient de l’Etat ou des collectivités territoriales. On a eu la « marque Bretagne »[8], voici maintenant  la « marque France »[9] lancée par M. Montebourg, ex-ministre du redressement productiviste. Rien ne va plus, il faut désormais coloniser nos imaginaires avec les marques de territoire. « Les stratégies de «  marque pays » […] peuvent être des outils fédérateurs au service de la compétitivité des entreprises. L’image […] affecte la perception que l’on a de sa population, de ses territoires, de ses produits […]. Elle agit ainsi sur les comportements de consommation, d’investissement, de production, de localisation, d’innovation. L’imaginaire d’une marque […] obéit à des structures ancrées dans le temps et l’imaginaire. La marque est alors donneuse de sens, évocatrice de vision(s) […] »  Il s’agit d’ «  alimente[r] la préparation du récit économique et des décisions opérationnelles. »[10]

A cela s’ajoute les positionnements stratégiques des schémas régionaux d’aménagement et de développement du territoire SRADT, eux-mêmes intriqués dans le puzzle élaboré à Bruxelles par la Commission européenne afin d’alimenter la « Smart growth »[11] : la croissance intelligente « vitale pour le bien être économique de l’Europe (sic)»[12].

Figurez-vous que « les Pays de la Loire [sont] au rendez-vous des spécialisations intelligentes. L’Europe demande [en effet] aux Régions [vos élus vous ont-ils consultés ?] de définir une « spécialisation intelligente » de leurs économies, levier déterminant pour un positionnement différenciant des autres régions et d’une croissance durable. » Les choix locaux se sont portés sur… « le design et les industries culturelles créatives » pour promouvoir « les environnements connectés (électroniquement) et la réalité augmentée ». C. Clergeau, 1er vice-président PS de la région, est “convaincu que des stratégies d’innovation centrées sur l’observation de l’utilisateur sont et seront décisives pour concevoir de nouveaux produits et services, pour au final gagner en compétitivité et capter de nouveaux relais de croissance”[13]. Dans ce cadre, au sein du pôle de compétitivité EMC2, un Centre Industriel de Réalité Virtuelle ouvrira à l’automne 2014. « Cette plateforme nazairienne de l’Institut de Recherche Technologique Jules Verne est, pour l’économie régionale, un évènement aussi important que l’entrée de l’informatique dans les entreprises, dans les années 80. » selon l’ex maire de St-Nazaire remplacé en 2014 par l’ex-adjoint à l’urbanisme (tiens tiens, urbanisme quand tu nous tiens !).

Résister, se libérer

Les politiciens professionnels livrent donc aux plus voraces les territoires que nous habitons.Ici par exemple la cité sanitaire livrée par Eiffage avec l’entourloupe d’un calamiteux Partenariat Public Privé (PPP). Vous avez ri jaune quand vous avez appris que les quais SNCF étaient trop étroits pour les nouvelles rames de TER, nous, ce sont les portes des chambres qu’il a fallu refaire car les lits ne pouvaient pas être rétrécis… Je suis certain que votre territoire regorge également d’exemples aussi aberrants. Ainsi pour satisfaire les appétits des chantiers navals STX et Alstom (pour le développement de l’éolien off-shore) et les aspirations délirantes[14] du Grand Port maritime de Nantes St-Nazaire, faute de place consécutive à l’artificialisation de l’estuaire, il est tout simplement programmé le remblaiement de la dernière grande vasière de la Loire à Méan (70 hectares).

Partout nous entrons dans un processus final de standardisation des villes où la laideur annihile l’urbanité au milieu de paysages manufacturés[15]. Mais que faire, me direz-vous, face à l’armada d’éluEs productivistes, de fonctionnaires au service de la compétitivité, de techniciens des agences d’urbanisme tout puissants et d’entrepreneurs capitalistes insatiables ?

Résister par tous les moyens. C’est ce que nous faisons à Notre Dame des Landes par exemple avec cette remarquable convergence des luttes antiproductivistes (ferme-usine des 1000 vaches, LGV, barrage du Testet, etc…). C’est ce qui se passe par les expérimentations concrètes pour rendre plus humain le milieu urbain avec les expériences de jardins partagés, AMAP, systèmes d’échanges locaux, monnaies locales complémentaires, etc. La prolifération générale de « villages »[16] va contribuer à rendre visibles ces alternatives.

Le temps de créer des contre-pouvoirs politiques !

Mais ceci est insuffisant ! Il y a certes de plus en plus de déserteurs des rangs même de cette machine à tuer nos écosystèmes terrestres qu’est la métropolisation du monde. Mais n’est-il pas temps que les citoyens impliqués dans ces expérimentations reconnaissent la limite de cet essaimage et tirent les leçons de l’histoire ? Les « socialistes utopiques » l’ont déjà tenté : les coopératives, les mutuelles, les phalanstères ont été phagocytés par le capitalisme. Il semble indispensable de changer d’échelle, c’est-à-dire accepter de constituer un contre-pouvoir au niveau politique. N’est-il pas temps également  que les observateurs avisés des méfaits de cette mondialisation que sont les chercheurs et leurs étudiants (en géographie, sociologie, sciences politiques, économie, anthropologie) admettent que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » comme disait Rabelais ? Il est temps de confronter toutes ces intelligences pour élaborer collectivement de nouvelles organisations sociales intégrant la coopération entre les habitants des territoires.

Tous les seuils de soutenabilité écologique sont dépassés, l’explosion des inégalités est intolérable. Il est donc temps de penser et organiser démocratiquement la décroissance de notre empreinte écologique. Etre conséquent et cohérent politiquement c’est comprendre que cela signifie faire décroître le PIB des pays industrialisés. Il est de notre responsabilité de retirer le pouvoir de nuisance aux « nantis productivistes »[17]. A nous de relever le défi d’inventer ensemble et mettre en place des « politiques de décroissance »[18] pour faire et penser la transition vers des sociétés où l’économie ne sera pas au centre de nos vies, où lorsqu’on parlera d’ « écosystèmes » ce ne seront plus ceux « constitués par un ensemble d’éléments qui contribuent à favoriser l’innovation et à générer la croissance »[19]. A nous de constituer un pôle antiproductiviste[20] pour peser sur la recomposition politique actuelle, avec les implications électorales afférentes. Réfléchissons, agissons !

Comment relocaliser les productions pour assurer la souveraineté alimentaire des territoires, comment faire décroître notre besoin de mobilité à l’heure de la décroissance de la production de pétrole conventionnel[21] ? Comment rendre désirable l’implication des usagers pour maîtriser la qualité de vie dans les divers territoires ? Comment désurbaniser les mégalopoles, comment penser de nouvelles ruralités ? La décroissance du PIB est l’outil « révolutionn’ère » du XXIème siècle. Forgeons le ensemble, démocratiquement.

 

Thierry Brulavoine

————

[1] Exit l’adjoint à la culture…
[2] le pôle métropolitain Nantes St Nazaire pourrait gagner 150 000 habitants à l’horizon 2030 : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=18894
[3] http://www.ouest-france.fr/pole-loire-bretagne-un-nouvelle-place-forte-en-europe-252697
[4] http://www.poles-metropolitains.fr/images/evenements-reseau/8_juillet_2014/Presentation_Poles_metropolitains_08072014.pdf
[5] même le directeur de l’agence d’urbanisme (ADDRN) Nicolas Terrassier en dénonçait la taille et le coût.
[6] http://www.franceclusters.fr/
[7] http://competitivite.gouv.fr/
[8] Avec 250 000 euros, le conseil régional de Bretagne et le comité du tourisme : http://www.e-marketing.fr/Marketing-Magazine/Article/La-MARQUE-le-TERRITOIRE-39179-1.htm
[9] http://www.marque.france.fr/
[10] Idem
[11] http://ec.europa.eu/europe2020/europe-2020-in-a-nutshell/priorities/smart-growth/index_fr.htm
[12] « Comprendre les politiques de l’Union européenne. Entreprise. Une nouvelle révolution industrielle » Document de la Commission européenne, mars 2013 page 5.
[13] Plaquette « Rassembler et soutenir ceux qui inventent et inventeront le monde de demain » : http://www.designin-paysdelaloire.fr/articles_bloc/ambition-regionale-demarche-collective/
[14] [à peine croyable à l’heure du dérèglement climatique] c’est l’extension progressive d’ici 2020 du terminal Conteneurs pour permettre à de plus gros bateaux de décharger 2 fois plus de boîtes remplies de marchandises.
[15] http://www.telerama.fr/cinema/films/paysages-manufactures,312679.php#HeWWeqQd5bpzkMyW.99
[16] www.alternatiba.eu
[17] Poème un nanti productiviste, in L’antiproductivisme, un défi pour la gauche ? Coordination Michel Lepesant, Ed. Parangon-La vie est à nous-Le sarkophage, 2013.
[18] Michel Lepesant, Politique(s) de décroissance, pour faire penser la transition, Ed. Utopia 2013.
[19] http://competitivite.gouv.fr/
[20] Le Mouvement des Objecteurs de Croissance entend y participer activement, bien que minoritaire.
[21] http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/06/11/petrole-hormis-les-non-conventionnels-americains-la-production-mondiale-a-baisse-en-2013/#more-10874

  2 commentaires à “Métropolisation : un imaginaire de nantis productivistes, par Thierry Brulavoine”

  1. Et cela continue dans l’ouest avec un projet de nouvelles lignes ferroviaires: LNOBPL http://lnobpl.debatpublic.fr/

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