Sep 222013
 

Contribution au dossier du numéro 7 de Moins !, journal romand d’écologie politique : « Faut-il sauver la démocratie ? »

Une distinction claire entre « décroissance » et « objection de croissance » permet de lever certains malentendus avec la politique. L’objection de croissance est une conviction critique qui prend clairement conscience qu’économiquement la croissance n’est pas la solution mais juste le problème. La « décroissance » ajoute une responsabilité : celle de la transition politique pour passer d’une société de croissance à des sociétés d’a-croissance. La « décroissance » n’est donc pas un « projet » de société mais juste le nom d’un « trajet » politique. Et c’est là que les difficultés débutent.

Car les décroissants ne veulent pas à leur tour subir les critiques qu’ils adressent à la politique. Comment ignorer une saine réticence libertaire vis à vis du Pouvoir : car, si nous l’obtenions, la question n’est pas de savoir ce que nous en ferions mais ce qu’il ferait de nous ?

 

C’est pourquoi les décroissants rompent avec la traditionnelle stratégie de conquête préalable du pouvoir par une majorité électorale pour s’investir au contraire dans une stratégie de basculement par la puissance des minorités. Les décroissants font des politiques en s’investissant dans toutes ces « alternatives concrètes » » pour satisfaire les besoins humains essentiels, de « haute nécessité » : alimentation, logement, santé, éducation, culture, toutes ces interdépendances qui conditionnent une autonomie généralisée de la vie…

Est-ce à dire qu’ils désertent le terrain des débats et de la confrontation avec d’autres conceptions de la société, classiquement celui des élections ? Pas du tout et ils peuvent même y aller non pas pour les gagner ou y faire des promesses, mais pour y tenir un discours extrêmement clair : « Voilà les alternatives que nous sommes en train d’expérimenter, voilà la critique radicale que nous adressons aux politiques absurdes qui préconisent une croissance infinie dans un monde fini, et si vous votez pour nous, vous renforcerez notre droit à l’expérience minoritaire. »

 

C’est pourquoi la plupart des décroissants adoptent une attitude plus que réservée vis à vis des cadres classiques du champ politique : l’idéal républicain et les procédures démocratiques.

  • C’est la priorité accordée à l’intérêt général sur les intérêts particuliers qui caractériserait la res publica. Mais les questions se bousculent. La République peut-elle échapper à ses cousins historiques que sont l’Etat, la Nation, voire la Patrie ? Qu’est-ce qui fait qu’un intérêt est « général » ? Tout intérêt général n’est-il pas toujours dépassé par un intérêt supérieur et ainsi de suite jusqu’à un intérêt « universel » (qui n’est donc plus « général ») ? Pourquoi alors ne pas adopter d’emblée le point de vue le plus global ? Surtout les décroissants ne devraient-il pas plutôt s’investir dans une défense des biens communs (le premier d’entre eux étant le « vivre ensemble ») ?
  • La démocratie caractériserait la procédure majoritaire pour déterminer cet intérêt général. Là aussi les questions se bousculent. Comment échapper à la menace démagogique que n’évitent ni la démocratie représentative – les enfants voteront toujours pour le marchand de bonbons plutôt que pour le dentiste – ni la démocratie directe – toujours hésitante entre la fascination pour les gourous et le goût de la meute ? La démocratie, comme agrégation de choix privés, ne fait-elle pas que répéter la fable moderne d’une société constituée originellement d’individus qui se seraient assemblés par intérêt bien compris ? La démocratie représentative permet certes à chacun d’entrer et de sortir à son gré dans la politique mais aujourd’hui qui va représenter ces absents permanents que sont les générations passées et futures, la biodiversité, les animaux, la nature ? Quel est l’universel du suffrage universel ?

Surtout il ne faut pas se cacher que très souvent le renvoi à une future « discussion démocratique » ne sert qu’à dissimuler les embarras les plus concrets, ceux qui portent sur les conditions réelles d’une vie bonne et ensemble.

 

Devant toutes ces difficultés, les décroissants ne restent pas sans voix, ils préconisent de :

  • cadrer toute discussion démocratique au sein d’un « espace écologique », entre le plancher de la misère et le plafond d’un montant maximum de richesse,
  • passer non pas à une énième république mais à une « première Démocratie » : proportionnelle, parité intégrale, pluralisme des modes de désignation (tirage au sort, délégation, mandat impératif) et de décision (référendum, preferendum, conférence de citoyens…), mandats courts, non cumulables, révocables…
  • oser de « belles revendications » soutenables, viables et désirables : réduction massive du temps de travail, droit au temps partiel choisi, retraite à 60 ans d’un montant égal pour touTEs, pièces et main d’œuvre des appareils et machines garantis pendant 15 ans, défense réelle de services publics relocalisés en régies territoriales autogérées, par la révolution de la gratuité…

 

Les décroissants font donc des politiques : par les expérimentations minoritaires, par la cohérence idéologique de leur radicalité politique, par leurs belles revendications…

Surtout, ils devinent qu’aucun de ces axes politiques, pris un à un, ne serait suffisant et c’est pourquoi ils les débutent tous, sans les séparer…

 

  5 commentaires à “La démocratie, sans illusion, sans attendre”

  1. Tout a fait d’ accord avec ce texte . Meme aller plus loin : La seule lutte c’est de Vivre immédiatement de la façon dont nous voulons vivre , ….polyactivité , autarcie partielle , echanges et trocs , un pied ds le système ( le gauche! ça porte bonheur) profiter du système sans l’ alimenter est la meilleure façon de le combattre …Le seul prosélytisme sera des enfants souriants ! ….éviter les associations communautaristes , réinventer l’ unité de lieu et les échanges locaux surtout avec ceux qui ne vous ressemblent pas .
    Le système en place a pris le pouvoir en squattant et parasitant l’ ancienne structure morcelée ….il est inattaquable « par le haut » , seul un remorcelage par le bas est pertinent ….et ce , qq soit le système en place qui importe peu . Restons pragmatique , situationiste au sens ethymo du terme ….refuser le consumérisme , le gain de productivité c’est réhabiliter notre part d’ humanité .

    • Vivre immédiatement de la façon dont on veut vivre, système inattaquable par le haut, refuser le gain de productivité… de quoi rester quelque peu pantois…
      le « système » ne tombera pas plus de l’extérieur que par le haut. Au contraire, s’il n’est pas démis à ses sommets et réapproprié/transformé a un moment donné, il anéantira sans grande difficulté ce qui se fait en bas, soit avant de s’anéantir, soit dans son anéantissement. Par exemple, on ne peut prétendre laisser la gestion des centrales en place aux pouvoirs actuels si l’on ne veut pas d’un Fukushima ou d’un Tchernobyl généralisé. Il faudra a un moment donné en prendre le contrôle pour amorcer leur arrêt.
      C’est par un effort conjoint entre le « hors système » et les résistances en son sein que les choses peuvent basculer.
      Refuser les gains de productivité n’est pas réhabiliter la part de l’Humanité, mais s’astreindre à la nécessité ; la finalité de la productivité résidant en effet dans la réduction du temps de travail, et non nécessairement dans une logique de croissance extensive illimitée. Mais il s’agit là de productivité technique, non de productivité humaine. Le problème du capitalisme, c’est qu’au lieu de rendre l’existence plus douce et libre en satisfaisant les besoins sans en générer de nouveaux, utiles à l’accumulation du capital, elle épuise la force de travail. C’est un système dans le fond très stakhanoviste.
      Le problème, c’est qu’a ce constat, c’est que certains opposent à la concentration du capital et ses effet destructeurs, une alternative du type artisanat micro local exclusif et de fait peu performant, très couteux en temps, dont la production serait plus humaine, plus authentique. C’est se priver de tout le potentiel collectif : mise en commun de l’intelligence et de la force de travail pour se soulager l’existence, pour une production qui n’est en réalité pas moins authentique, mais qui diffère du fait qu’elle est fruit d’un travail collectif et non individuel.
      Il n’y a pas nécessairement plus de bonheur dans une vie hors système que dans une vie en son sein. C’est une question de personnalité, d’aspirations. Vivre immédiatement de la manière dont nous voudrions vivre, pour nous signifierait plus le passage immédiat au communisme, à la démocratie directe, à la semaine de travail nécessaire de 10 heures, au travail polyvalent, au développement du loisir non marchand, à la fin du nucléaire, de l’obsolescence programmée, de la publicité, à la possibilité de limiter radicalement les émissions de carbore pour que le réchauffement climatique soit inférieur à 2° à la fin du siècle, l’arrêt d’usage de pesticides dans l’agriculture, la résolution du problème de la faim dans le monde, la liberté de circulation et d’installation, la constitution d’un grand village autogestionnaire planétaire, la fin du racisme, du sexisme et de l’homophobie. Ainsi, vivre de la manière dont nous voulons vivre, ce serait de vivre de manière à se donner les moyens que les choses changent en ce sens, et au final, quelque soient nos ajustements hors ou dans le « système », c’est ce que nous faisons.

  2. La décroissance est un trajet, non un projet. Pour ECR, elle va de paire avec le communisme libertaire. La critique de la croissance et la perspective d’en sortir constituent la base de tout projet politique soutenable d’un point de vue matériel. Le communisme libertaire s’applique quant à lui à l’organisation sociale et politique, il implique : la démocratie la plus directe possible, la répartition de la production et du travail la plus égalitaire possible, l’autonomie locale et la solidarité mondiale. Ces deux dimensions nous semble participer chacune à une perspective de progrès social radical à la fois possible et nécessaire.

    Le problème de la République, c’est lorsqu’elle s’installe dans l’histoire, se traditionnalise, se naturalise. Elle n’est plus l’émanation de l’autonomie des acteurs sociaux, mais la détermination hétéronome des agents de la reproduction de l’ordre établi. Pour la démocratie, le problème réside à la fois dans les effets de despotisme majoritaire ou les décisions s’alignent sur le conformisme de masse et entraine une certaine démission politique au profit de l’Etat bureaucratique, mais aussi dans la signification potentiellement non classiste du terme de peuple. Le peuple, cela peut être un mélange de classes subalternes et d’élites ou parfois la plèbe, c’est à dire plus ceux qui sont exclus du pouvoir décisionnaire. Une « plébo-cratie » serait donc plus juste qu’une démocratie. On pourrait également y réintroduire la dimension du multiple, de la différence, à l’image de ce qu’ont fait Négri et les spinozistes de gauche… Dans tous les cas, nous savons que nous n’avons rien a attendre des classes dominantes que le fait qu’elle cessent de l’être.

    • Vivre immédiatement de la façon dont on veut vivre, système inattaquable par le haut, refuser le gain de productivité… de quoi rester quelque peu pantois…
      le « système » ne tombera pas plus de l’extérieur que par le haut. Au contraire, s’il n’est pas démis à ses sommets et réapproprié/transformé a un moment donné, il anéantira sans grande difficulté ce qui se fait en bas, soit avant de s’anéantir, soit dans son anéantissement. Par exemple, on ne peut prétendre laisser la gestion des centrales en place aux pouvoirs actuels si l’on ne veut pas d’un Fukushima ou d’un Tchernobyl généralisé. Il faudra a un moment donné en prendre le contrôle pour amorcer leur arrêt.
      C’est par un effort conjoint entre le « hors système » et les résistances en son sein que les choses peuvent basculer.
      Refuser les gains de productivité n’est pas réhabiliter la part de l’Humanité, mais s’astreindre à la nécessité ; la finalité de la productivité résidant en effet dans la réduction du temps de travail, et non nécessairement dans une logique de croissance extensive illimitée. Mais il s’agit là de productivité technique, non de productivité humaine. Le problème du capitalisme, c’est qu’au lieu de rendre l’existence plus douce et libre en satisfaisant les besoins sans en générer de nouveaux, utiles à l’accumulation du capital, elle épuise la force de travail. C’est un système dans le fond très stakhanoviste.
      Le problème, c’est qu’a ce constat, c’est que certains opposent à la concentration du capital et ses effet destructeurs, une alternative du type artisanat micro local exclusif et de fait peu performant, très couteux en temps, dont la production serait plus humaine, plus authentique. C’est se priver de tout le potentiel collectif : mise en commun de l’intelligence et de la force de travail pour se soulager l’existence, pour une production qui n’est en réalité pas moins authentique, mais qui diffère du fait qu’elle est fruit d’un travail collectif et non individuel.
      Il n’y a pas nécessairement plus de bonheur dans une vie hors système que dans une vie en son sein. C’est une question de personnalité, d’aspirations. Vivre immédiatement de la manière dont nous voudrions vivre, pour nous signifierait plus le passage immédiat au communisme, à la démocratie directe, à la semaine de travail nécessaire de 10 heures, au travail polyvalent, au développement du loisir non marchand, à la fin du nucléaire, de l’obsolescence programmée, de la publicité, à la possibilité de limiter radicalement les émissions de carbore pour que le réchauffement climatique soit inférieur à 2° à la fin du siècle, l’arrêt d’usage de pesticides dans l’agriculture, la résolution du problème de la faim dans le monde, la liberté de circulation et d’installation, la constitution d’un grand village autogestionnaire planétaire, la fin du racisme, du sexisme et de l’homophobie. Ainsi, vivre de la manière dont nous voulons vivre, ce serait de vivre de manière à se donner les moyens que les choses changent en ce sens, et au final, quelque soient nos ajustements hors ou dans le « système », c’est ce que nous faisons.

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