Juin 192013
 

Je viens de recevoir le livre collectif sur l’Antiproductivisme auquel j’ai participé.

On partage donc, en toute évidence, des points communs essentiels dans la lutte pour l’émancipation. Car il est question de cela, non pas de reformer la société dominante, encore moins de poursuivre le progrès devenu désormais le progrès de l’horreur.

Dans ce but, toutefois, ce sont les différences au-delà des identités qui me semblent importantes à remarquer. Et je le fais ici, dans l’espoir de pouvoir creuser ensemble les points réciproquement reconnus comme cruciaux.

Je suis un fils de l’antifascisme. Mon père – je l’ai déjà raconté ailleurs – m’a bercé des chants partisans qui furent la musique de sa jeunesse d’antifasciste militant (quand, en Italie, être antifasciste voulait dire risquer sa peau et non pas un bon point dans un curriculum vitae) puis celle de mes premiers biberons. J’ai donc, depuis toujours, « sifflé avec le vent et la tempête qui faisait marcher les résistants vers le soleil de l’avenir, malgré leurs chaussures drôlement abîmés » (Fischia il ventosiffle le vent – c’est une autre Bella Ciao,  beaucoup moins connue en France).

 

Comment être donc antifascistes et ne pas être de gauche ? En Italie, cela fut possible (et en France aussi, comme j’ai bien pu le vérifier par des longs dialogues passionnés et gentiment conflictuels avec le grand père français de mon fils, ancien chef résistant gaulliste en Normandie), mais ce ne fut pas le cas de mon père ni le mien ensuite.

Heureusement, la conscience radicale de mai ‘68 est venue rendre un peu plus complexe et clairvoyant le positionnement politique des camarades qui ont assez couru – à l’époque, mais ensuite aussi – pour laisser l’ennemi (bureaucrates de gauche et libéraux de droite, puis bureaucrates-libéraux de tous bords et de plus en plus corrompus) loin derrière eux.

Car « la gauche », engendrée comme concept par la révolution bourgeoise, porte en soi, depuis toujours, une énorme ambiguïté dont J.-C. Michea, malgré son moralisme socialiste pour moi insuffisant et trompeur, nous donne dans ses œuvres un assez éclairant tableau.

Je dirais donc, en guise d’autocritique, que l’antifascisme auquel je suis toujours attaché (sans jamais oublier, néanmoins, l’ancienne phrase dialectiquement provocatrice du communiste Amadeo Bordiga : « l’antifascisme est le pire produit du fascisme ») est tout ce qui me reste d’une appartenance qui a montré, pendant un siècle, que l’émancipation méritait mieux qu’une idéologie largement  opportuniste : « la gauche ».

Mon antifascisme dépasse les clivages politiques sans les oublier, mais sans leur reconnaître non plus les différences radicales dont ils s’affublent.

Je reste vigilant, je tiens en ligne de mire toutes les manifestations de la peste émotionnelle dont le fascisme politique est une poubelle rentable pour le capitalisme. Je le souligne surtout aujourd’hui, quand les bruits des bottes, le racisme, la xénophobie, la violence et le meurtre idéologique au quotidien reviennent à la surface d’une société du spectacle mise en scène comme une monstrueuse pacification ratée du ghetto productiviste planétaire.

Si le capitalisme le veut, la gauche social-démocrate risque de jouer le rôle d’un Chamberlain d’aujourd’hui, mais le risque concret d’une régression meurtrière ne fait qu’accentuer les urgences d’une radicalité sans ambiguïté ni extrémismes.

Aujourd’hui les décroissants sont à un carrefour : ou ils intègrent le changement de cap radical que depuis ’68 attend sa réalisation historique, ou ils régressent comme l’énième parti zombi dans la gestion de la misère politique liée au parlementarisme. Genre EELV ou PC, déguisé en tenue mimétique en Front de Gauche, pour ne pas les nommer.

Ce noeud gordien entre servitude volontaire (réformiste ou extrémiste qu’elle soit) et dépassement radical du capitalisme par une sécession pacifique, est bien clair aux stratèges du pouvoir qui, par le biais des medias, dans un drôle d’amalgame pervers, ajoutent systématiquement l’adjectif « radical » à toutes sortes d’extrémismes débiles.

Comme il ne peut pas y avoir décroissance sans critique radicale du capitalisme, il n’y a pas, non plus, émancipation sans émancipation des retards, des erreurs et des trahisons historiques du mouvement social par ses avant-gardes prétendues.

Je me retrouve, dans le livre qui s’interroge sur un défi pour la gauche, à quelques pages d’un article de Mélenchon que j’ai récemment entendu parler du Tibet comme un autrichien du dix-neuvième siècle aurait pu parler de l’Italie de 1848.

La modernité chinoise plutôt que l’obscurantisme des Lamas tibétains (celui-ci est vrai d’un point de vue historique, mais très ancien néanmoins, car, aujourd’hui, leur religion sans dieu semble bien moins fanatique que les monstrueuses impostures monothéistes de chez nous) est un alibi équivalent à la justification, par une mode stalinienne ante litteram, du droit colonial autrichien sur Milan et Venise à cause de l’obscurantisme de l’église catholique Romaine, héritière de l’Inquisition.

Si c’est ça la gauche, où sommes nous ? Est-il donc suffisant de ne pas être de droite ? Je pose la question à laquelle l’histoire ne manquera de répondre.

Est-ce aux décroissants de prouver qu’ils sont de gauche ou  plutôt les gens de gauche – la gauche de base, sans pouvoir politique, honnête, humaniste et de bonne foi – qui doivent devenir décroissants en se libérant de leur artériosclérose bureaucratique et productiviste ?

Ce dépassement de l’idéologie – justification opportuniste de l’existant toujours bêtement binaire dans ses conclusions pragmatiques – pourrait enrichir le mouvement social de la radicalité oubliée d’une conscience de classe (celle de Marx, de Goerter, Pannekoek, Rosa Luxembourg, étrangers à la volonté de puissance des tristes épigones marxistes-léninistes, bolcheviques qui ont viré au fascisme rouge) en rappelant aux décroissants, en cas d’oubli, que le projet d’émancipation passe par la décroissance, bien sur, mais il se MOC de se réduire à elle car son but est le bonheur et l’abondance partagée, jonglant, avec intelligence et sensibilité, entre sobriété ponctuelle et excès joyeux.

Car – d’une filiation à une autre, mais celle-ci librement choisie – nous voulons être les fils de Fourier et non pas d’un étatisme renouvelé qui cacherait derrière la simplicité volontaire une dernière forme de servitude autogérée.

Avec amitié sincère,

Sergio Ghirardi

 Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces tags et attributs HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(requis)

(requis)