– L’argument de la nécessité – la décroissance est nécessaire, inévitable – est le même que celui de l’impossibilité : une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Il est l’héritier d’une longue tradition dite « de l’argument paresseux », dont Lénine a fourni l’une des formulations les plus imagées : « les capitalistes finiront par nous vendre la corde pour les pendre ».
– Mais ce n’est pas si simple : car si la sortie du capitalisme est nécessaire, inévitable, inéluctable, à quoi bon la vouloir ?
– Car, de plus, une croissance sans fin des inégalités n’est malheureusement pas impossible dans un monde fini : parce que mathématiquement il suffit de beaucoup de pauvres pour faire un seul riche. C’est pourquoi Les O.C. ne critiquent pas la croissance pour son impossibilité mais pour son absurdité, son non-sens : ils posent ainsi en politique la « question du sens ». Les O.C. ne sont pas décroissants « faute de mieux », ou parce que ce serait « le moindre mal ». Même si les ressources naturelles étaient infinies, les O.C.feraient objection de conscience à la croissance économique.
– Parce que la « nécessité » est le contraire de la « liberté ». Et qu’il doit être contradictoire d’utiliser en même temps la nécessité comme moyen et la liberté comme but.
– Parce que, dans la tradition socialiste (sous la forme du déterminisme du matérialisme historique), il a souvent servi de justification à l’usage de la violence.
– Parce que, dans ce qui se constitue comme tradition écologiste (sous la forme de l’impossibilité d’une croissance infinie), il peut aussi servir à un même usage autoritaire, voire totalitaire.
– Parce que ce risque menace, me semble-t-il, les deux travaux les plus proches de notre stratégie : le texte d’André Gorz dans l’Avant-propos du Manifeste d’Utopia et le Manifeste pour une alternative de Patrick Mignard. « La sortie du capitalisme a déjà commencé » écrit André Gorz ; et pour Patrick Mignard : « Toutes les civilisations ont cru en l’éternité de leur existence. Toutes ont disparu. Le système marchand, à l’image de ses prédécesseurs, croit lui aussi en la « rationalité » de son fonctionnement et en l’éternité de sa domination. Lui aussi disparaîtra pourtant dans les affres de ses contradictions poussées à leur paroxysme. » Et pour éviter ce « risque », ils ajoutent le même argument : tant qu’à faire, autant choisir une alternative que subir un « socialisme de guerre » ou un « écofascisme ». Certes, mais ne faudrait-il pas aussi se demander si le refus d’accompagner le capitalisme ne doit pas être aussi un refus d’accompagner la sortie (inéluctable ou nécessaire) du capitalisme ?
– Parce qu’il empêche de se demander vraiment pourquoi nous critiquons le capitalisme ? Même si le capitalisme était une réussite du point de vue de ses propres critères (économiques principalement), il faudrait le critiquer. Nous ne critiquons pas le mode de vie d’un capitaliste qui a réussi simplement parce qu’il ne règle pas lui-même la facture réelle de sa réussite (il traite le reste des humains et la nature comme des externalités), nous critiquons ce mode de vie en tant que tel.






